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mercredi 21 mai 2014

Les moniales bouddhistes du temple de Songdhammakalhyani : un combat spirituel et social

Il m'arrive de tomber sur un article si intéressant que cela serait vraiment dommage de ne pas partager l'information par la seule peur de trop s'écarter du sujet initial du blog. Les femmes moines bouddhistes du temple de Songdhammakalhyani sont, par leur mission pacifique et spirituelle, diamétralement à l'opposé des femmes guerrières que je vous présente régulièrement mais il est sûr qu'elles ont le même courage que ces dernières. Aussi, elles ont leur combat à elles : restaurer l'ordre des Bhikkhunis, un ordre monastique bouddhiste exclusivement féminin qui avait disparu au fil du temps.

The Rise of Buddhist Feminism?
Des moniales thaïlandaises de
l'ordre des Bhikkhunis dans le jardin du monastère.

L'origine des Bhikkhunis, ordre monastique bouddhiste féminin

Selon la tradition bouddhiste, le Bouddha aurait créé au Ve ou VIe siècle l'ordre des Bhikkunis 5 ans après avoir fondé l'ordre des Bhikkus, c'est à dire celui des moines masculins que l'on connait tous.  La première femme que le Bouddha aurait ordonné fut sa mère adoptive et tante maternelle, Mahaprajapati Gautami. Néanmoins, les Bhikkunis restèrent moins nombreuses que leurs homologues masculins, notamment par le fait que l'ordination est plus longue et plus complexe. Une femme doit tout d'abord obtenir le consentement de sa famille et de son mari, elle doit également servir en tant que novice plus longtemps que les hommes et son ordination nécessite la présence de deux moines des deux sexes alors que les Bhikkus n'ont pas besoin des Bhikkunis pour cela. Selon le courant bouddhiste et selon les lois en vigueur (celles-ci étant changeantes au fil du temps mais aussi en fonction du pays dans lequel le temple se trouve), ces exigences peuvent varier, ce qui explique également pourquoi l'ordre des Bhikkunis s'est éteint dans certains pays alors qu'il a subsisté partiellement dans d'autres. Par exemple, l'ordre des Bhikkunis s'était éteint au Sri Lanka car l'ordination d'une nouvelle moniale (femme moine) nécessitait l'accompagnement de 10 autres Bhikkunis confirmées alors qu'en Chine un homme moine peut ordonner une Bhikkuni. 

Le Bouddhisme, une religion sexiste?

Le 14e Dalaï Lama, Tenzin Gyatso et
Jetsunma Tenzin Palmo,
l'une des rares abbesses occidentales.
Le traitement imposé aux Bhikkunis laisse pourtant perplexe : elles sont soumises à 8 lois qui appuient la supériorité de leurs homologues masculins (entre autres: une moniale ne peut pas faire de reproche à un moine mais l'inverse est possible, une moniale, bien que plus âgée, doit toujours s'incliner devant un moine). Hiérarchiquement, elles sont donc soumises aux Bhikkus. Selon les traditions, l'écart entre les moines et les moniales est plus ou moins grand. Dans certains cas, elles ne s'occupent que de l'entretien des monastères et de la préparation de repas. Pour certains bouddhistes, être née femme est un signe de mauvais karma dû à une vie antérieure mauvaise et si une femme touchait au sacré de son impureté spirituelle, cela serait un blasphème. Aussi, il existe un schisme entre les courants bouddhistes actuels et certains d'entre eux n'acceptent pas les Bhikkunis actuelles car ils ne reconnaissent pas leur ordination. Ils voient même dans la réapparition de leur ordre comme un signe du déclin de leur religion. D'autres bouddhistes en revanche sont favorables envers la réapparition des moniales car le bouddhisme est avant tout une religion d'acceptation et de respect et selon eux, le Bouddha n'aurait pas décidé de créer l'ordre des Bhikkunis s'il avait nié aux femmes la possibilité de s'élever spirituellement. Après tout, les règles et la hiérarchie religieuse est un fait des Bhikkus tout au long de l'Histoire et non du Bouddha lui-même. Ce sont des hommes qui auraient écarté les femmes de la sphère spirituelle par leurs décisions et qui auraient altéré le dessein que le Bouddha avait pour les Bhikkunis. Il est à noter que l'actuel Dalaï Lama s'est exprimé plusieurs fois en faveur de l'ordination des femmes. Ce dernier se considère même comme féministe et a déclaré que sa prochaine réincarnation pourrait bien être une femme...

La renaissance de l'ordre des Bhikkunis

The Rise of Buddhist Feminism?
Des Bhikkunis se recueillant à l'intérieur du temple.
Depuis une vingtaine d'année, un engouement des femmes bouddhistes a permis à l'ordre des Bhikkunis de renaître. C'est le cas de Voramai, une Thaïlandaise qui fut la première femme ordonnée moniale dans le courant bouddhiste Mahayana depuis bien longtemps. La fille de Voramai, la Vénérable Dhammananda, a décidé de suivre la voie ouverte par sa mère en devenant elle même la première Bhikkuni dans un autre courant, celui du Theravada et en fondant le temple Songdhammakalhyani. Pour ce faire, elle a voyagé jusqu'au Sri Lanka pour se faire ordonner, ce qui secoua les moines thaïlandais. En effet, l'ordination des femmes de ce courant ayant été explicitement interdit en 1928. Selon Dhammananda, les Bhikkus sont dans l'erreur : "l'ordination [des femmes] provient du Bouddha. Si l'on respecte le Bouddha, il faut tout faire pour rétablir ce qu'il a établi".  Selon la moniale Karma Lekshe Tsomo, fondatrice de Sakyadhita, la plus vaste organisation bouddhiste féminine, il est temps que les femmes accèdent aux mêmes rôles que les hommes dans les fonctions spirituelles et dans l'enseignement au lieu d'être reléguée aux tâches ménagères dans le monastère. "Regardez, dans la plupart des centres bouddhistes, ce sont les femmes qui sont dans la cuisine. Regardez dans les bureaux, qui s'occupe de l'administration? Qui sert de chauffeur, qui s'occupe des correspondances, de l'organisation, du nettoyage et des courses? Presque uniquement les femmes." Voramai, Dhammananda Karma Lekshe Tsomo et les autres Bikkhunis se battent pour leur reconnaissance mais aussi afin de changer leur statut. Il faut que les mentalités changent mais les réformes sur les lois à l'échelle de leur pays sont également nécessaires. En Thaïlande, les moniales n'ont pas droit aux avantages dont les moines masculins disposent: couverture sociale, remboursement des soins. Parfois, les Bikkhunis se fient à la générosité de leur entourage et de leurs disciples. Par exemple, les frais médicaux de Dhammananda suite à une opération lourde ont été réglé par son médecin lui-même. Grace à la tenacité de ces femmes et avec le soutien des croyants et du Dalaï Lama lui-même, il est bien probable que l'ordre des Bikkunis soit bientôt reconnu par les derniers conseils monastiques encore réticents.

Vidéo reportage sur les Bhikkunis (en anglais):


Sources: http://thediplomat.com/2014/05/the-rise-of-buddhist-feminism/?img=5#postImage
http://awakeningbuddhistwomen.blogspot.nl/2013/07/a-female-dalai-lama-why-it-matters_29.html

dimanche 11 mai 2014

Grace Murray Hopper, informaticienne de génie et amirale de la marine américaine

Grace Hopper
Amirale Dr. Grace Murray Hopper
Si les membres de l'armée ne sont pas souvent reconnus pour leur prouesses intellectuelles (et ce à tort), l'Américaine Grace Murray Hopper reste l'exemple contemporain le plus fracassant de militaire dont le génie à su pousser en avant les recherches scientifiques et l'évolution technologique. L'amirale Grace Hopper n'est autre que l'inventrice du premier compilateur informatique, un programme permettant de traduire le code source (binaire) dans un langage de programmation plus accessible afin de faciliter le travail de programmation. En somme, Grace Hopper, surnommée "Queen of Software" ou encore "Grandma COBOL" (langage informatique qu'elle a développé) a posé les bases de la programmation informatique moderne.

Grace Hopper sur le plateau du "David Letterman Show" (en anglais)

Rencontre avec le premier ordinateur durant la Seconde Guerre Mondiale

Photo
Grace Hopper et ses collègues travaillant sur le Harvard Mark I
Née en 1906 à New York, Grace Hopper étudie puis enseigne les mathématiques et la physique au Vassar College et obtient son doctorat en mathématiques en 1934 à la prestigieuse université de Yale dans une promotion comptant uniquement dix doctorants (dont trois autres femmes). Il est à noter que le doctorat était un acomplissement beaucoup plus rare à cette époque qu'il l'est aujourd'hui. Elle reste professeur de mathématiques au Vassar College jusqu'à 1943, année où elle décide de participer à l'effort de guerre, les Etats-Unis ayant rejoint le conflit de la Seconde Guerre Mondiale en 1941 après l'attaque de Pearl Harbor par les Japonais. Elle intègre d'abord une école de réserve volontaire navale (United State Naval Reserve Midshipmen's School) où elle reçoit sa formation militaire puis elle rejoint une équipe de techniciens et scientifiques à l'Université de Harvard où l'on travaille sur le tout premier ordinateur numérique d'Amérique, le Harvard Mark I et Grace en écrit le manuel d'utilisation. Elle rejoint définitivement l'équipe du laboratoire d'informatique d'Harvard à la fin de la guerre.

Pionnière et visionnaire œuvrant pour la démocratisation de l'ordinateur

File:Grace Hopper and UNIVAC.jpg
Hopper travaillant sur l'UNIVAC I en 1960.
Pour Hopper, le Harvard Mark I s'apparente à un gadget, comme les réveils de poche de son enfance qu'elle démontait afin d'en comprendre le fonctionnement. Troisième programmatrice de cet ordinateur (et de ce fait, troisième programmatrice américaine de l'Histoire), sa fascination et sa persévérance, elle obtient sa première distinction militaire pour le développement naval grâce à son travail sur le Mark I, II et III. Néanmoins, Hopper, visionnaire, voit dans ces ordinateurs (pesant plus de cinq tonnes !) non pas une technologie exclusivement militaire mais un outil dont l'usage gagnerait à être démocratisé pour les entreprises civiles. Problème: le langage binaire utilisé dans le code source de la machine est incompréhensible pour un cerveau humain, il faut trouver un moyen d'en simplifier l'usage. En 1949, elle tente le tout pour le tout et fournit à certaines entreprises leurs premiers ordinateurs. Elle travaille alors sur l'UNIVAC I, premier ordinateur commercial, et encourage les programmeurs à partager des portions de code entre eux afin de gagner du temps et de faciliter la programmation. Ces toutes premières bibliothèques logiciellesrédigées à la main sont un gain de temps mais pour Hopper ce n'est pas suffisant. Il faut trouver un moyen de rendre le codage plus facile afin de rendre les ordinateurs populaires dans les entreprises. C'est à ce moment qu'elle décide de développer le tout premier compilateur utilisant la bande magnétique en 1952. Elle associe les codes binaires à des commandes qui, lorsque tapées sur l'ordinateur, sont recherchées par le programme afin de lancer le code, ce qui économise l'effort de taper le code entier. Aussi, cette invention n'est que le début puisque Hopper décide de pousser le concept encore plus loin en créant un langage informatique utilisant une synthaxe spécifique au codage mais utilisant des mots anglais pour désigner chaque commande. Ce langage appelé "FLOW MATIC" est donc le premier langage informatique qui servit plus tard de base pour la création du langage COBOL (dont elle participera au développement) en 1959, langage le plus utilisé par les entreprises encore de nos jours. Hopper réussit donc son pari: en créant le premier langage informatique , elle démocratisa véritablement l'usage des ordinateurs en ouvrant les portes de l'informatique aux utilisateurs n'ayant pas de diplôme de mathématiques.

Carrière et récompenses

Hommage à Grace Hopper sur les murs du Hagley Museum
Hopper continua son travail à Harvard et aida la marine américaine à développer les premiers programmes en COBOL. Elle fit aussi beaucoup de promotion auprès des entreprises pour les convaincre d'acquérir ses ordinateurs. Elle travailla comme consultante pour les entreprises et forma les premiers étudiants en informatique. Elle continua à servir dans la marine jusqu'en 1986 alors qu'elle était l'officier active la plus vieille (tous sexes confondus). Elle donna de nombreux discours et conférences tout au long de sa carrière afin de partager son expérience et ses connaissances. Elle reçu en 1969 la toute première récompense de la "Data Processing Management Association" en tant que "Homme de l'année"(!) dans la catégorie informatique. En 1971, la Sperry Corporation créa une récompense nommée en son honneur afin de récompenser les jeunes informaticiens ayant contribué au développement de l'informatique. En 1973, elle fut la première Américaine mais aussi première femme à être nommée membre distingué de la British Computer Society. Elle continua de travailler comme consultante et lectrice jusqu'à sa mort en 1992 à l'âge de 85 car selon elle, la plus belle récompense était de pouvoir former des étudiants et partager son savoir. "La chose la plus importante que j'ai accomplie, mis à part créer le compilateur, c'est d'avoir formé des jeunes gens. Ils viennent à moi et disent "pensez-vous qu'on puisse faire ça?" et je leur dis "essaye !". Je les encourage, ils en ont besoin. Je garde contact avec eux au fil des années et continue à les pousser afin qu'ils n'oublient pas de prendre des risques." 

Source: http://www.cs.yale.edu/homes/tap/Files/hopper-story.html

En savoir plus sur les femmes ayant contribué au développement de l'informatique? Voici quelques noms :

Susan Kare : développeuse de l'interface Mac (pour laquelle Steve Jobs reçoit si souvent les lauriers...) 
Hedy Lamarr : développeuse de la technologie sans fil et ... actrice !
Ada Lovelace : la première programmeuse, écrivant le premier algorithme en 1843 alors que l'ordinateur n'existait pas encore...
Mary Lou Jepsen : spécialiste du développement d'écrans, fondatrice de MicroDisplay et de l'organisanisation caritative One Laptop Per Child visant à fournir des ordinateurs bon marchés, écologiques et adaptés aux enfants
Roberta Williams : pionnière du jeu vidéo sur ordinateur
Radia Perlman : appelée un peu abusivement "la mère d'internet" mais développeuse de la technologie Ethernet ayant fortement influencé son développement
Dr. Erna Hoover : programmeuse dont le travail a révolutionné la téléphonie
Marissa Mayer : première femme ingénieure du moteur de recherche Google en 1999
Barbara Liskov : l'une des premières doctorantes en informatique, programmeuse d'Argus

Pour en savoir plus (en anglais) : http://www.biztechmagazine.com/article/2012/05/mothers-technology-10-women-who-invented-and-innovated-tech



lundi 21 avril 2014

Espionnes : les services secrets britanniques lancent une campagne de recrutement ciblant les femmes

Être mère, un atout majeur pour la profession

Le journal du Times a publié il y a quelques semaines un entretien avec un agent du MI6, le service de renseignement du Royaume-Uni chargé des opérations extérieures. "Lisa" (un nom d'emprunt évidemment) explique que le fait d'être une femme apporte des avantages pour l'espionnage. Selon elle, les capacités comme le multitasking ("les femmes peuvent faire plusieurs choses à la fois") ou encore une sensibilité accrue permettant de mieux lire le comportement d'autrui sont indispensables pour faire un bon espion. Les femmes seraient en général moins inquiétantes et donc moins soupçonnables. Être mère serait une meilleure couverture encore et permettrait d'infiltrer tous les milieux. "Vous savez, ils [les terroristes] ont des mères, des soeurs, des filles" nous explique Lisa. Il est tout à fait naturel que des mères se rencontrent et passent du temps ensemble, ce qui donne une excuse à l'espionne afin de pouvoir infiltrer les familles de leurs cibles. 

L'espionnage, ça n'a rien à voir avec James Bond

Lisa ne tarit pas d'éloges sur son métier qu'elle qualifie d'unique. L'espionnage permet d'être envoyé(e) dans différents pays. Elle pense également avoir rendu le monde "plus sécurisé au travers des opérations qu'elle a effectuées et des agents qu'elle a chapeautés". Néanmoins, elle critique l'image que les médias renvoient de l'espionnage. Elle explique que Carrie, personnage principal de la série Homeland, n'aurait jamais pu être envoyée en mission avec des troubles émotionnels pareils puisque les espions doivent faire preuve de stabilité mentale.  Aussi, contrairement à James Bond, l'espionnage n'est pas l'affaire d'un unique homme surentraîné mais d'une équipe entière qui doit se serrer les coudes. L'esprit d'équipe mais également la créativité sont des qualités recherchées chez les espions. Il faut pouvoir faire preuve d'inventivité afin de pouvoir résoudre les situations problématiques mais aussi trouver des chemins sécurisés afin d'aller discrètement d'un point à un autre point sans se faire prendre. Il est également nécessaire d'être intéressé(e) par les relations internationales et maîtriser quelques langues étrangères peut s'avérer être un plus. 


Voici également un entretien avec une ex-agent secret de la CIA qui explique les raisons pour lesquelles les femmes feraient les meilleures espionnes selon elle. Pour résumer, elle évoque la capacité à lire les personnes, la capacité à évaluer si la situation est sûre (les femmes sont plus alertes car plus méfiantes, par exemple si elles se font suivre dans la rue) et l'empathie qui permet de créer des liens plus facilement.


Sources:
http://www.independent.co.uk/news/uk/home-news/women-are-bloody-good-spies-says-female-mi6-agent-9225686.html
http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2014/04/01/mata-hari-moderne-les-services-secrets-britanniques-recrutent-et-surtout-des-femmes/

samedi 19 avril 2014

(vidéo) Les femmes guerrières de Mamadou Ndala - République Démocratique du Congo

En République Démocratique du Congo, les conflits de ces 20 dernières années ont fait plus de 6 millions de victimes. Le gouvernement souffre d'instabilité et l'armée régulière peine à maintenir l'ordre car elle doit se battre contre les milices soutenues par l'Ouganda et le Rwanda (qui sont intéressées par les ressources naturelles du pays) mais elle doit en même temps réguler la violence de la population qui s'est également organisée en groupes armés (parfois pour se protéger mais également pour piller les paysans).  Ce reportage de la chaîne télévisée ARTE nous emmène à la rencontre des femmes combattant dans l'armée régulière ou les milices.



Les Maï-Maï, population armée aux mille visages

Le terme Maï-Maï qualifie l'ensemble des nombreuses milices congolaises. A l'origine, elles s'étaient formées afin de se battre contre les pillards car l'armée congolaise peinait à défendre son peuple. Néanmoins, c'est un nom que de nombreuses milices au but beaucoup moins noble s'attribuent également. Ces dernières pillent au même titre que les autres et il est souvent difficile de différencier les groupes de défense populaire des groupes opportunistes qui volent et violentent la population puisqu'elles utilisent le même nom pour se définir.
Salomé fait partie d'une des milices Maï-Maï. "Je suis venue ici parce que nous avons beaucoup souffert dans notre village", dit elle. "Une milice rwandaise venait piller nos biens et violer les femmes. J'ai alors décidé d'aller les combattre. Si j'ai la chance de revenir je demanderai pardon à Dieu, je redeviendrai chrétienne." Salomé et son groupe taxent les paysans des zones qu'ils occupent. Ils monnayent la protection qu'ils disent apporter à la population.

Les femmes de l'armée régulière sont aussi en première ligne

L'armée régulière se bat contre les milices soutenues par l'Ouganda et le Rwanda mais également contre les milices Maï-Maï. De nombreuses femmes s'engagent dans l'armée congolaise par patriotisme. L'une d'elles explique sa décision de joindre l'armée dans le reportage: "Moi c'est mon choix. Je suis volontaire depuis 1994. J'ai fait des études, j'ai eu mon diplôme, j'ai été commerciale. Puis, j'ai abandonné la vie civile et j'ai décidé de devenir martyr pour mon pays." Ces femmes sont membres du Commando d'Action Rapide (URR) et se retrouvent la plupart du temps en première ligne. "Nous, on est des gens de Dieu. Il faut avoir le coeur dur pour faire ce métier et si tu vois que l'un de ton groupe est mort, tu ne craques pas, tu continues le combat. Moi, je suis une femme. J'ai un corps de femme quoi qu'il arrive. J'ai des seins, j'ai un vagin. Mais quand il s'agit de combattre pour défendre mon pays, je ne suis plus une femme, je suis un homme".

Les milices rejoignent l'armée régulière

Le gouvernement a appelé les milices populaires à déposer les armes. Plus de 2000 miliciens ont décidé de rejoindre l'armée régulière plutôt que de revenir à l'armée civile. Parmi eux, des femmes qui rejoignent alors le "Personnel Militaire Féminin". Gentille, une nouvelle recrue, raconte comment elle a quitté les Maï-Maï: "Mon coeur m'a poussée à rejoindre ceux qui se battent pour le pays.La paix doit revenir au pays mais cette paix je l'ai jamais connue. [...] On était plusieurs femmes, certaines sont mortes. La peur non je n'en avais pas. Si j'avais eu un travail correct avec du respect mutuel j'y serais encore, mais ce qui m'a fait partir c'est de devoir piller les gens et les tuer. Je n'ai aucun bon souvenir, il n'y a aucun travail que j'ai fait chez les Maï-Maï qui m'ait rendue fière. Tu dois obéir aveuglément à quiconque  te dépasse en grade. C'est à toi de toujours savoir où tu vas et d'où tu viens. Fort je demande pardon à ceux à qui j'ai fait du mal.". Une autre ex-milicienne explique que son groupe comportait des voleurs, des assassins et des violeurs qui terrorisaient la population et qui ont par ce fait décrédibilisé les Maï-Maï. 
Ces femmes ont toutes le même parcours, elles ont rejoint tout d'abord les milices afin de se défendre contre les exactions d'autres groupes armés. Elles ne peuvent pas retourner à la vie civile car les ex-miliciens ne sont pas vus d'un bon oeil par le reste de la population. Beaucoup de ces femmes ont des enfants qui accompagnent leur mère dans les camps et sont envoyés chez de la famille pendant les combats. L'une d'elle raconte : "La grande difficulté que rencontrent les femmes c'est que les hommes les abandonnent avec les enfants. Les femmes doivent se débrouiller pour nourrir leurs enfants alors que l'homme, lui, se tourne les pouces." Certaines ont donc rejoint les milices dans l'espoir de trouver de l'aide. Si le patriotisme de ces femmes est apparent, c'est surtout la nécessité de la situation qui les a amenées là.

La mort du Colonel Mamadou Ndala

Le Colonel Mamadou Ndala était un symbole national de la République Démocratique du Congo. Grâce à ses exploits militaires, il a réussi à redresser l'armée régulière qui s'était embourbée dans le conflit depuis deux décennies. Sa mort a provoqué l'émotion des soldat et celle de la communauté congolaise, notamment à l'étranger. L'équipe d'ARTE était présente lors de l'attentat qui prit la vie à Mamadou Ndala le 2 janvier 2014. La garde rapprochée du colonel Ndala comprenait deux femmes. Mado est morte aux cotés du colonel et Séraphine a survécu en sautant de la jeep. Blessée, cette dernière insistait encore qu'on lui donne son arme afin de repartir directement au front juste après l'attentat.
"Quand je serai guérie je rejoindrai de nouveau mon unité, je ne reculerai jamais. Je ne peux pas accepter que nous souffrions et que des étrangers viennent nous faire souffrir chez nous. Je ne me fatiguerai jamais de faire la guerre. J'aime la guerre et à chaque occasion je vais au front. Il suffit que je sois en tenue, que je prenne mon arme en main. Si j'entends que quelque part ça ne va pas je suis la première à y aller. J'ai décidé d'entrer dans l'armée et je sais que je porte mon cercueil sur mon dos à chaque instant."

vendredi 28 mars 2014

(vidéo) Les femmes kurdes prennent les armes

Trois jeunes femmes kurdes gardant un point de contrôle
 près de la ville d'Al-Malikiyah  posent pour la photo, arme à la main.

La défense armée kurde de Syrie est composée à 40% de femmes


Une commandante kurde menant l'offensive contre
une base militaire syrienne barricadée.
Dans les régions frontalières de la Syrie et de l'Irak où le désordre reigne depuis la guerre en Irak de 2003,  les Kurdes prennent les armes afin de se défendre. L'explosion de la guerre civile en Syrie fait apparaître de nouvelles menaces contre la peuple Kurde avec l'arrivée massive de Jihadistes tentant de prendre le contrôle de cette région. Si de nombreux groupes armés kurdes ont été d'abord formé dans le but de se battre pour leur indépendance (certains sont même considérés comme terroristes par l'Union Européenne), leur priorité est maintenant de défendre leur terre et leur peuple contre les assauts des membres d'Al-Quaïda et de l'Etat Islamiste en Irak et au Levant (EIIL). Un fait curieux qui a été relaté (trop peu si vous voulez mon avis) dans la presse est que 40% des soldats qui composent les milices kurdes sont... Des soldates ! Certains escadrons sont mêmes exclusivement féminins (par exemple, l'Union de Protection des Femmes). Les femmes kurdes se battent essentiellement afin de protéger leur ville/village et leur famille car l'effort défensif masculin est loin d'être suffisant contre les Jihadistes affluant de part et d'autres du monde. Selon les mots d'Aryan, une soldate de 32 ans, "avant la révolution, les femmes restaient dans leur foyer. Depuis que j'ai commencé à me battre pour mon pays [le Kurdistan], cette attitude a changé." Les combattantes kurdes sont redoutables et l'effet de surprise que leur présence créée est un atout contre les Jihadistes mais aussi une source de fierté pour ces femmes très sûres d'elles. Selon la commandante Akeed, les Jihadistes ont beau avoir de la quantité "mais ce sont de piètres combattants. Ils sont désorganisés, c’est facile de les tuer". Les femmes sont maintenant de plus en plus présente dans la vie active de la communauté au travers de la défense armée mais elle gagnent également une place importante dans les discussions politiques de leur peuple.

Les troupes armées kurdes, une guerre civile dans la guerre civile


Des soldates de l'Union de Protection des Femmes à Ima'bada.
Leur milice a repoussé plusieurs fois les attaques de l'EIIL
Si les Kurdes supportaient la révolution syrienne de prime abord car il y avaient vu une opportunité pour faire reconnaître leur nation, la population a vite été victime de violences (attentats suicides, violence contre les femmes) et s'est donc retourné contre les Jihadistes. "Nous ne sommes ni avec le régime, ni avec les rebelles. Nous nous exprimons au nom du printemps kurde, pas du printemps arabe" annoncent-ils. Néanmoins, si l'armée irakienne a aidé les milices kurdes à repousser les forces d'Al-Quaïda en dehors de leur territoire, les gouvernements d'autres pays, notamment la Turquie, persiste à mettre les Kurdes et les Jihadistes dans le même sac. La Turquie aurait même sciemment laisser les membres de l'EIIL passer la frontière en retirant les mines et autres dispositifs de sécurité afin de permettre au Jihadistes de s'en prendre également aux populations kurdes de Turquie.


Pour voir un reportage vidéo sur les combattantes kurdes réalisé par Vice, cliquer ici.

Sources:
http://www.vice.com/read/meet-the-kurdish-female-freedom-fighters-of-syria
http://www.rtbf.be/info/monde/detail_syrie-ces-combattantes-kurdes-qui-gagnent-la-guerre-contre-les-djihadistes?id=8077385

Sur le nationalisme kurde:

File:Kurdish-inhabited areas of the Middle East and the Soviet Union in 1986.jpg
En rouge sur la carte, la répartition du peuple kurde en 1986.
Depuis la Première Guerre Mondiale, le peuple kurde est animé par le désir d'indépendance nationaliste et de nombreux groupes politiques accompagnés de forces armées se battent afin de créer un état indépendant, le Kurdistan. Le peuple kurde, uni par la langue et la culture, s'étend sur une grande région montagneuse au sud du Caucase mais est séparé entre différents États: la Turquie, l'irak, l'Iran et la Syrie. Les raisons géo-politiques de cet essor nationaliste sont donc multiples et complexes puisqu'elles dépendent du traitement et de la reconnaissance de l'ethnie kurde par les Etats dans lesquels ils sont présents. La Turquie a des relations houleuses avec sa population kurde: déportation, tentative d'assimilation forcée puis négation de leur spécificité culturelle et conflit armé contre le Parti des Travailleurs du Kurdistan. En Iran, la Révolution Islamique a mené à une "guerre sainte" contre les rebelles Kurdes et si aujourd'hui, le peuple kurde n'est plus directement menacé, il leur est impossible de s'exprimer politiquement puisque la loi interdit toute dissidence. En Irak, des massacres à l'encontre des Kurdes ont été perpétrés sous le régime de Saddam Hussein  mais l'intervention américaine de 2003 mena à une nouvelle constitution qui autorisa la création d'une région autonome kurde. Quant à la Syrie, la répression contre les Kurdes et leur culture eut également lieu mais c'est maintenant la guerre civile qui frappe les Kurdes de plein fouet. Bien que les Kurdes soient musulmans, ils se battent aujourd'hui contre l'islamisme fondamental et les Jihadistes du EIIL qui veulent leur imposer leur doctrine par la force, menaçant la sécurité, l'intégrité et la liberté des habitants du Kurdistan Irakien et Syrien.
Si les Kurdes sont plus que jamais unis, c'est surtout afin de se défendre contre des menaces extérieures: l'oppression par les États qui refusent de les reconnaître ainsi que les attaques multiples des groupes islamistes armés. L'identité Kurde ainsi que leur esprit nationaliste tend donc à s'affirmer en négatif de la culture contre laquelle ils s'opposent. La prévalence du Marxisme, les tentatives de rapprochement avec l'occident ainsi que le combat pour les droits des femmes est donc lié à une volonté de se démarquer de leur ennemi. C'est pour cette raison que les Kurdes souhaitent maintenant incarner une certaine forme de progressisme face à la menace fondamentaliste.

mardi 25 mars 2014

(vidéo) Les héroïnes cachées de l'Armée Rouge

Au temps de l'Union Soviétique, le rôle de la femme a été bouleversé et ce de plusieurs manières. L'idéologie communiste se targuait de pouvoir mettre fin à la lutte des classes, et la hiérarchie entre hommes et femmes fait intrinsèquement partie de cette problématique. Evidemment, la réalité est bien différente car la fin de l'inégalité entre les sexes n'était évidemment pas au programme des bolchéviques mais plusieurs mesures en faveur de la femme (ou tout du moins changeant le statut traditionnel de la femme) ont été prises. Certaines de ces mesures concernent l'incorporation massive de femmes dans l'Armée Rouge, un fait très exceptionnel lorsqu'on le compare aux autres armées ayant pris part à la Second Guerre Mondiale  (bien que les femmes d'action étaient également présente chez les résistants mais également chez les Nazis et ce de gré ou de force). Je vous propose le documentaire L'ombre d'un doute: Stalingrad: les héroïnes cachées de l'Armée Rouge qui m'a été partagé par Frifox (voici son blog)  et qui raconte l'histoire de ces femmes endoctrinées mais qui se sont volontairement enrôlées afin de se battre pour leur pays.





vendredi 14 mars 2014

(vidéo) Elaine Morgan et la remise en question de l'homme-chasseur

Certains auront du mal à faire le lien entre les Femmes Guerrières et cet article: si je vous parle d'Elaine Morgan, c'est parce que son histoire m'a fait comprendre à quel point notre perception est souvent déformée à cause de nos préjugés, notamment sur la question des rôles genrés, et que même les scientifiques et historiens peuvent projeter leurs propres désirs sur les découvertes qu'ils font. Cet article est donc lié aux Femmes Guerrières dans le sens où il traite de la vision érronée qu'on peut avoir du passé en fonction des valeurs de notre société actuelle.

Dans les années 60, Elaine Morgan publie un livre très controversé remettant en question les théories de l'évoluion de l'Humain. Selon cette femme au foyer galloise, les scientifiques sont influencés par une vision machiste de l'Être Humain et leur interprétation de l'origine de l'Humain en serait donc grandement biaisée. Elle fait la promotion de sa propre théorie : l'Être Humain descendrait d'un singe aquatique. Bien qu'ayant peu de preuves afin de soutenir sa thèse, le débat que Morgan a ouvert aura eu le mérite de poser les bonnes questions sur la validité d'une théorie communément considérée comme acquise et sur la subjectivité dans le travail scientifique en général.

Pour voir une récente vidéo d'Elaine Morgan s'exprimant sur l'évolution de l'Être Humain, je vous invite à cliquer ici. (vidéo sous-titrée publiée par TED)



L'origine de l'Être Humain, un grand puzzle aux nombreuses pièces manquantes


L'origine de l'Être Humain et de ses caractéristiques si particulières restent très souvent à débat et pour cause: les trouvailles archéologiques et les analyses génétiques ne nous donnent que des petits morceaux d'un grand puzzle dont l'image nous reste à interpréter. Le problème, c'est que nos croyances et idéologies déteignent sur nos interprétations, un bon exemple est le débat sur la théorie de l'évolution aux États-Unis que reste contestée par une partie de la population. C'est ce qu'illustre le débat qui a eu lieu dans la deuxième partie du XXe siècle sur l'origine de la bipédie humaine et qui donne un bon exemple de comment des théories considérées comme valides peuvent se retrouver du jour au lendemain balayées par l'apport de nouveaux éléments et, inversement, comment des théories farfelues qui peuvent finalement mener à de nouvelles pistes et interprétations faisant avancer les découvertes scientifiques.



La théorie de la savane, une théorie majeure ayant influencé notre perception des premiers Humains


Raymond Dart et le crâne de
l'australopithèque "Taung Child"
Parmi les nombreux traits uniques qui caractérisent les humains (la main préhensile, la quasi-absence de poils, les capacités intellectuelles et sociales hautement supérieures aux animaux), la bipédie qualifie la capacité et préférence des êtres humains à se déplacer sur ses deux membres inférieurs. Les archéologues recherchent donc intensivement des indices au niveau de l'ossature des êtres humains et de leurs ancêtres afin de pouvoir dater et situer le moment où nous avons commencé à marcher sur nos deux jambes, et non plus sur quatre membres comme les autres primates, afin de pouvoir en déduire quelles ont été les causes de ce changement. C'est pour cette raison que l'australopithèque, primate hominidé partiellement bipède, a été considéré comme le chaînon manquant de l'évolution de notre espèce. La découverte de l'australopithèque en 1924 a permis de formuler de nouvelles théories concernant les causes qui ont amenées l'humain à évoluer. L'une de ces théories est celle du singe tueur du Dr Raymond Dart selon laquelle la nature si spécifique de l'Humain est lié à la guerre et à la violence car les ossements retrouvés d'animaux montraient de grandes fissures qui ne pouvaient être causées que part l'attaque d'une arme rudimentaire. L'Etre Humain serait donc selon Dart défini par sa capacité à fabriquer et utiliser des armes et serait carnivore par nature. Cette hypothèse a servi de support à la théorie de la savane, une théorie expliquant les causes de la bipédie chez l'Humain et qui a été perçue comme valide pendant plus de quarante ans.

La savane africaine où les Humains n'ont finalement pas
appris à marcher sur leurs deux jambes !
La théorie de la savane a été dominante pendant des décennies et était enseignée dans les écoles et universités. Selon cette théorie liée à la théorie du singe tueur, l'Humain aurait commencé à se déplacer sur ses deux jambes parce que les arbres se faisaient de plus en plus rare, laissant place à la savane. La disparition des arbres et donc de leurs baies qui constituaient le régime alimentaire de nos ancêtres nous ont donc poussés à trouver un nouveau moyen de se nourrir : la chasse. La bipédie serait donc liée au changement de régime alimentaire, passant de frugivore à carnivore. La théorie de la savane a également influencé notre perception du mode de vie de nos ancêtres : l'image de l'Homme-Chasseur naît et croît dans l'inconscient populaire.


Elaine Morgan et sa théorie de du Singe Aquatique


L'élephant, un autre animal qui serait retourné
à l'eau comme les mammifères marins avant de
 finalement revenir sur la terre ferme
Bien que cette théorie avait ses failles (la perte de poils rendant notre peau vulnérable au soleil tapant de la savane, le fait qu'aucun autre animal de la savane ne s'est mis à marcher sur ses deux jambes), elle était généralement acceptée par les scientifiques et très peu de personnes tentèrent de présenter de nouvelles théories. C'est dans ce contexte que Elaine Morgan, inspirée par le zoologue Desmond Morris, présenta sa propre théorie: la théorie du singe aquatique. Selon Morgan, l'évolution de l'Être Humain a à un moment donné vécu en milieu semi-aquatique, ce qui expliquerait son évolution et ses nombreux traits caractéristiques qui sont en fait très proches des mammifères marins : l'absence de poils, la couche de graisse extérieure (la graisse se répartie différemment chez les autres mammifères terrestres), le fait que les bébés savent nager dès leur naissance mais sont incapable de se déplacer sur la terre ferme, notre intelligence plus développée qui aurait bénéficié d'une nourriture riche en oméga 3 (poisson et algues). Accessoirement, l'environnement aquatique aurait permis à l'Humain d'adopter la marche bipède tout en douceur. Ces idées séduisantes sont à l'opposé de la théorie de la savane pour une autre raison : l'Être Humain ne serait donc pas carnivore mais un cueilleur-pêcheur, sa nature ne serait donc pas violence et guerrière et la théorie du Singe Tueur avec toute l'imagerie de l'homme-chasseur est remise en question. Le problème, c'est que Morgan n'était ni biologiste, ni archéologue mais romancière et bien évidemment, sa théorie a été accueillie avec beaucoup de mépris par les membres de la communauté scientifique : selon eux, Morgan prendrait ses désirs pour des réalités car l'image macho de l'homme-chasseur et de sa femme relayée aux tâches domestiques déjà si tôt dans notre (Pré-)Histoire lui est déplaisante car sexiste. C'est là que la beauté de l'ironie apparaît : après avoir moqué Morgan, la théorie de nos éminents scientifiques vola en éclat par la découverte d'ossements de primates bipèdes plus vieux que la savane elle-même et il s'avère donc que ces Messieurs aussi avaient basé toute leur théorie sur des préjugés : Raymond Dart à vu dans les ossements d'australopithèque ce qu'il voulait y voir : un Singe Tueur.

La théorie d'Elaine Morgan a fait néanmoins beaucoup de vagues dans les médias : ses livres furent un succès commercial et son humour acerbe pointant du doigt la partialité et le sexisme dont les scientifiques étaient emprunts attirèrent la curiosité de nombreuses personnes. La théorie de la savane étant écartée pour de bon, les scientifiques se mettent à rechercher de nouvelles pistes en analysant les données et indices avec un nouveau regard. 



A la recherche de nouvelles hypothèses


Bien que la théorie de Morgan ne soit pas prouvée scientifiquement et soit influencée par les idéologies de cette dernière, certains scientifiques commencèrent à s'intéresser à la possibilité d'une évolution de l'Humain liée à un environnement semi-aquatique. En effet, la découverte en 1974 de Lucy, premier fossile d'australopithèque relativement complet, au Nord de l'Afrique donna de l'eau au moulin à la piste aquatique de l'évolution bipède de l'Humain car cette région est sujette aux inondations. Un grand nombre d'ossements australopithèques parmi les plus vieux retrouvés ont été trouvés dans cette même région, ce qui pousserait à croire que l'Humain aurait pu commencer à marcher sur ses deux jambes à cause d'un environnement marécageux.

Aujourd'hui, la question reste ouverte et il existe plus d'une dizaine d'hypothèses tentant d'expliquer la bipédie de l'Être Humain. Il est très peu probable que la vision de Morgan soit exacte, mais cette histoire reste néanmoins intéressante afin de comprendre comment les justifications théoriques sont, quoi qu'il arrive, toujours influencées par nos croyances et notre imagination. Les scientifiques adhérents à la théorie du Singe Tueur étaient tout autant influencés par des préjugés que Morgan l'était par sa vision romancée du Singe Aquatique. Les leçons à tirer de ce débat sont fondamentales afin de comprendre la nature de la recherche scientifique :


-les sciences, que cela soit la biologie, la physique, l'astronomie mais aussi l'Histoire et les autres sciences humaines sont en constante évolution. De nouvelles découvertes peuvent bouleverser ce qui était considéré comme établi.

-l'Histoire de l'Humain est tout sauf linéaire : il n'existe pas de cause unique ou de « raison » à l'évolution de l'Humain mais des causes plurielles expliquant de différentes évolutions de l'Humain qui ont menées à ce que nous sommes aujourd'hui. Selon les mots d'Yves Coppens, « à partir du grand carrefour d'il y a 8 à 10 millions d'années qui aboutit à la séparation des lignées des grands singes et des êtres humains, s'épanouit un vrai bouquet de pré humains dont Lucy est une des fleurs »

-il faut être conscient de notre subjectivité. Il est impossible d'écrire une Histoire objective puisque l'Histoire est toujours écrite par des hommes ou des femmes et est donc vue à travers d'un prisme déformant. Il est donc normal que l'Histoire évolue et que les éléments (archéologiques ou écrits) soient constamment réinterprétés, c'est même plutôt une bonne chose puisque avec du recul, nous pouvons identifier de mieux en mieux ce qui relève du parti pris et cela nous permet de se rapprocher de la vérité

-il faut promouvoir l'intérêt scientifique auprès de la population : Bien que certaines théories soient infirmées, l'interprétation populaire qui en découle peut avoir la vie dure. La théorie du Singe Tueur a été écartée mais l'image de l'homme-chasseur et de la femme-cueilleuse reste encrée dans les esprits et sert de support au préjugé selon lequel la répartition des tâches est aussi vieille que les premiers Humains. Il est donc nécessaire pour la communauté scientifique et pour les médias de tenir la population régulièrement au courant des nouvelles découvertes, sans quoi nous en serions encore à croire que la Terre est plate.


-il est nécessaire de garder un esprit ouvert : les scientifiques ont dénigré Elaine Morgan car elle n'était qu'une simple femme au foyer galloise romancière à ses heures perdues. Le cour des choses a fait que ces scientifiques au moins tout autant dans l'erreur et étaient aussi influencés par leurs croyances. Ce n'est pas parce qu'une idée est fantaisiste qu'elle ne peut pas mener à de nouvelles découvertes. Pendant longtemps, l'on pensait que la ville de Troie était une légende jusqu'à ce qu'elle fut découverte par un riche négociant allemand. De la même manière, de nombreuses personnes recherchent aujourd'hui encore l'Atlantide bien que la ville utopique ait été inventée par Platon afin d'illustrer un propos sur la chute de la République Athénienne. Il faut donc pouvoir rester critique mais être aussi capable d'accepter la possibilité que des théories mineures ou fantaisistes aient quelque chose à apporter au débat et que rien n'est écrit dans le marbre.


Source: documentaire de la BBC sur Elaine Morgan